LIVRE ANCIEN - Livre d'occasion


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Livre ancien SCIENCES ET VOYAGES 99
Voyages et hébergement

LE CARNET DE Raymond MAUFRAIS
disparu dans la forêt guyanaise
UN JOURNAL DE LA SOLITUDE, DU COURAGE ET DE LA FAIM (1)

A part quelques chants d'oiseaux, le grand bois est étrangement silencieux. Sur les bords des criques, le soir, ce sont les perruches les dernières à dormir. Elles jacassent jusqu'à la nuit, se disputent sans arrêt. Le matin, ce sont les « paraanas » dont le cri rauque éveille le campeur ; ils se répondent d'un bord à l'autre de la rivière sans que jamais on puisse les voir. Ensuite, ce sont les perroquets qui passent en vol serré, puis les perruches plus tardives et alors, le « zozo mon père » avec sa chanson de lame cristalline allant et venant sur une pièce de bois dur, le macaque appelant sa femelle, l'appel rauque d'un couata, un « agami » mal réveillé et puis tout un concert d'oiseaux, d'insectes... Ce soir, il pleut fort ; je n'ai que le temps de couvrir mes sacs. Quelle violence ! Le hamac, pour ne pas changer, fait eau de tous les bords. Signes avant-coureurs de la saison des pluies, ces orages nocturnes risquent de me retarder, car les terrains, devenus marécageux et glissants, seront plus pénibles à franchir. Sur la rivière, l'orage passé, on est tranquille. En forêt, c'est continu, incessant, car les feuilles se recouvrant d'eau n'en finissent jamais de s'égoutter. En ce premier jour de raid, je me demande bien à quoi servent les cuillères et les fourchettes : une casserole pour faire bouillir, les doigts et les dents pour décortiquer, c'est bien plus simple. Après ça, un chien lui-même ne trouverait pas grand'chose à rogner sur la carcasse. Quant aux matières grasses, le bouillon du canard est huileux à souhait. Un peu de sel, un petit goût de fumée, ça fait un potage délicieux. J'ai abattu, pour me servir de hors-d'oeuvre, an palmier pinot. J'ai retiré le coeur et l'ai mangé au sel. C'est fade, peu appétissant, mais enfin, dans l'ensemble, on tient le coup lon se passe de pain et de couac. Insomnie. Les moustiques sont nombreux au camp du Marigot. L'insomnie me tient toute la nuit. Le souvenir des empreintes de pieds nus relevées par les Boschs sur le sable d'une plage -ne hante et me laisse rêveur. Si c'étaient des empreintes d'Indiens? J'en suis heureux et je Peux dormir tranquille : ils ne m'attaqueront Pas, car l'Indien n'attaque pas un homme seul, Bans défense, à moins d'être menacé. Aussi, le me garderai bien, quel que soit le bruit que J entende, de me mettre sur la défensive, car alors je risquerais de recevoir une flèche. Les Indiens sont patients... Si j'ai vraiment af7aire à eux, ils me suivront et m'épieront Pendant des jours; puis, si je me dirige vers un endroit où il ne leur plaît pas que j'aille, ils 8e manifesteront par quelques flèches dirigéesautour de moi et attendront ma réaction. Alors, je déposerai ma carabine à terre, attacherai Boby près de moi, et si j'ai encore du tabac, je fumerai une pipe en attendant leur approche. Mais ces empreintes étaient-elles celles d'Indiens?... Enfin, qui vivra verra! Mardi 14 décembre. Je perds deux fois la piste qui, dans les marécages, est à peu près invisible et ne la retrouve que par miracle après de longues recherches exténuantes. Le soir, j'arrête à nouveau près d'un marigot. Lassitude ; un peu de fièvre ; ampoules énormes aux pieds ; impossible de continuer avec les brodequins (peu pratiques, d'ailleurs, car ils s'accrochent à toutes les lianes et pèsent lourd). Je les abandonne, décidant de continuer en espadrilles (qui elles, amènent de nombreuses glissades). Aujourd'hui, à nouveau, parcouru environ deux kilomètres. Le menu est maigre. Je termine le poisson boucané qui commence à sentir et fais bouillir un coeur de palmier. Suivant la piste, je suis allé à la chasse. On entend des vols lourds, on se précipite, on guette, on ne voit rien, car le sous-bois est trop dense. Au retour, sans m'en apercevoir, je retrouve la piste empruntée le matin et qui fait une bande suivant le criquot au bord duquel je campe pour repartir ensuite sud-est. Je me demande quelle est la raison de ce circuit? En tout cas, j'y ai perdu deux heures I Demain matin, j'irai chercher le sac G. I. que je laisserai ici pour repartir plus loin installer le camp numéro trois, celui-ci étant le camp « Pinot » (1). Pas de gibier. Ce n'est pas la forêt qui cerne le camp, ce soir, c'est un filet de lianes gigantesques et enchevêtrées, s'agrippant à la pourriture vaseuse du sol, aux racines tourmentées mises à nu par les eaux qui creusent des canaux où s'écoulent les eaux de pluie. Page 162. Pinots, épineux à profusion ; de-ci, de-là, un grand arbre mort dont le tronc blanc est chargé de lianes. Peu de gibier, même pas du tout. On entend à peine quelques petits oiseaux. J'abats un arbre mort et moussu pour allumer un feu, je le débite en quartiers, puis, avec les copeaux et un bout d'encens, fais le foyer : de chaque côté, parallèlement, deux bûches de bois vert entaillées par leur milieu. ça prend doucement, mais ça prend et mon feu estompe le cafard qu'amène la nuit. Boby a, ce soir, mangé du pinot avec moi.Pauvre chien ! il a le ventre saillantes, la rivière ni la foré et il me regarde en se léchant exprimer sa faim. Même pas lui donner à manger; rien, l trement vide. Peut-être den de chance? L'insomnie me tient toujou la nuit, vers trois heures, sa, jusqu'à l'aube. Il fait Je fume sans arrêt. Dysen bouche pâteuse, amère; je so; je suis dans un transatlantiqz coup de monde et des gens qui Mais moi je n'arrive pas à ap( tantôt mon plat est renversé p je suis appelé d'urgence et, a a mangé ma part, ou bien je assiette vide et l'on ne me se; serviette de pain à côté, nit toucher. Oh! ces rêves... L'aube, avec le chant hor, mon père» me fait penser p prisonnier dans une grande cet autre, avec sa voix en radiophonique qui débite les a cependant qu'une sirène d'ale part... Un peu de cafard, causé faim et pourtant, ce n'est que Il est impossible de pro l'aube ; la forêt trop sombl pénétrer le jour radieux ai dans le hamac, frissonna lumière. Toute la nuit, les singes rc en réponse, le cri strident et oiseau. J'étais tellement lai chais les oreilles. Jeudi 15 décembre. Je pense parfois : « Mais ce raid s'il devait s'accom comme un voyage quelconque: je me suis imposé cette prép contre avec les Indiens, afin et d'en avoir davantage la jo Page 163. Il aurait été trop facile d'c Humac, soit des sources de 1'. de l'Oyapok. J'avais décidé de suivre ce chemin, je le su coûte, car on doit toujours r, ne pas céder au découragemt Lorsqu'on veut vraiment peut l'avoir ou la réaliser. A valable car rien n'est imposa tôt ou tard, ce que l'on a décie savoir oser. Je me souvien combien exact «A vaincre san sans gloire ». Pour moi, ce ser Un superbe « hc Au départ, je ra'aperçoi. recoupait. Suivant le chemin de j'arrive à un lieu de cam mes pas et retrouve le mien numéro deux. Mètre par n piste et enfin, aidé par I retrouve le camp du Marig sac G. I. Je mange les d de poisson salé. C'est mail très indiqué pour ma dysen Assis sur un tertre, je I Soudain, je vois un reflet broussailles s'entr'ouvrir « hocco » (N. D. L. R.: grc raitre. En joue, le coeur sur la gachette... Il tombe.. pas encore aujourd'hui p. faim. Dieu soit loué ! Je pars, dépasse le camp arriver au camp Cottin. sur un tertre à un coude compose de deux carbets. La piste a été pénible, (1) Voir le no 74 de février 1952 de Siences et Voyages. (1) Je baptise mes camps à ma guise !
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