LIVRE ANCIEN - Livre d'occasion


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Livre ancien SCIENCES ET VOYAGES 102
Voyages et hébergement

LE CARNET DE Raymond MAUFRAIS
disparu dans la forêt guyanaise
UN JOURNAL DE LA SOLITUDE, DU COURAGE ET DE LA FAIM (1)

bananiers sauvages, une sorte de cactus aux lames souples et longues, hérissées de piquants. de palmiers « avoara 2, « caumou 2, « pinot.. Quelques troncs lisses jaillissent çà et là, ruisselants de lianes tendues dans tous les sens, lovées comme de gros cordages. J'ai fait la pause auprès d'un tronc couche à mi-pente d'une colline. Des fourmis flamandes v courent, noires, longues de trois centimètres, les mandibules menaçantes, prêtes à défendre leur repaire. Je suis trempé de sueur et un peu cafardeux. Je n'aime pas les marécages: on a l'impression d'être prisonnier d'une serre vivante, prête à vous absorber. Il semble que jamais l'on ne pourra s'en dépêtrer et le temps parait durer, durer... L'après-midi s'avance, je suis rompu. Je rêve de l'instant où la piste me découvrira le Tamouri. Mouches et moustiques arrivent en grand nombre. Dans le silence, on ne perçoit quo leur bourdonnement et puis la pluie qui, à grosses gouttes, écrase les feuilles. J'ai tendu la bàche pour recueillir l'eau du ciel, j'ai allumé un feu, puis j'ai accroché le hamac, cependant qu'un pinot bout pour le repas du soir. C'est fade, écoeurant, inconsistant et cependant je l'avale car ainsi j'ai l'impression d'avoir mangé. Il y a une rumeur étrange, ce soir, dans la forêt, une rumeur qui oient avec la pluie et ressemble au grondement d'une feule enthousiaste, délirante. Cette foule avance, brisant la forêt, se livrant un passage, scandant un mot d'ordre. Page 173. Mais le cri du meneur est celui d'un oiseau de nuit, et le grondement de la foule, k crépite. ment continu de la pluie méfie au vent soufflant sur les hautes cimes. J'ai vomi le « pinot'. tin peu de fièvre et je n'ai plus d'eau pour prendre la quinine! Il est nuit. La pluie a cessé et l'humidité qui stagne me glace. Enfin' ça va mal ce soir, ça ira mieux demain. Je maigris à vue d'oeil. Dimanche 18 décembre. line soif ardente me dévore car j'ai la fièvre et la pluie de la nuit recueillie dans le quart passe vite dans mon gosier desséché. J'ai rêvé de manger toute la nuit, mais je ne sens pas la faim, sinon de la faiblesse et celle-ci est telle que je n'ai pas la force de faire du feu, je m'essouffle pour replier le hamac et, pour charger le sac, je passe les bretelles assis, puis je me roule, me mets à genoux et je m'y prends à quatre ou cinq fois pour me relever, m'accrochant à un arbuste des deux mains. Je chemine très lentement, la piste est mauvaise. Bouche amère, langue plieuse, lèvres sèches, quelques étourdissements. Le camp numéro cinq a été le camp de la faim et celui-ci de la soif. Harassé, incapable de faire un pas de plus, je me laisse choir, étendant avec peine le hamac. Pas un seul criquot (ruisseau) depuis ce matin, des lits à sec, des cailloux roulés, des • ?ripas, à sec. Impossible de fumer, ça excite ma soif. Je mange un pinot amer comme le fiel. La forêt est toujours aussi étrangement vide, je me sens envahi par une sorte de fatalisme contre lequel je ne puis lutter. Boby, le ventre creux, les côtes saillantes, tire la langue et gémit. Pauvre chien, quelle fringale I Mais plus d'une fois, il m'a fait rater un beau coup de fusil ; il lève le gibier mais no sait pas le rabattre, le poursuivant fort loin avec force aboiements et hors de ma portée. Je ne sens pas tellement la faim, mais surtout la faiblesse et puis la soif. ça, c'est atroce et inouď en même temps : avoir soif en forêt! !A suivre.) 102
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